Autour du cochon pendu

Image tirée de la captation vidéo de la performance-conférence, le 1er déc.2011 au FRAC Languedoc-Roussillon

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Bonjour,    [Introduction selon le lieu et les remerciements]

Bon, comme vous le voyez, je suis là ce soir, devant vous, dans la lumière, debout… (ou perchée, …)

Mais je ne suis pas venue seule… Je suis en compagnie de mon acolyte Maurin… (à droite sur votre écran), et d’un acolyte mort…, littéralement, pour ainsi dire, au pied de la lettre…

Un petit cochon pendu au plafond !

C’est un animal naturalisé ! expression pudique au sens de délicate pour remplacer celle de « bête empaillée », méthode de conservation des « trophées » que les chasseurs voulaient conserver dans leur salle d’armes, accrochés au mur, pour épater la galerie de leurs amis chasseurs et faire la preuve de leur valeur au combat contre l’animal sauvage.

Donc, aujourd’hui, le mot savant c’est taxidermie, on ne met plus de paille pour rembourrer la peau de l’animal mais des nouveaux matériaux, de la mousse polyuréthane, la même que celle de vos sièges de voitures, et des polystyrènes -Stirodur et autres, en bi-composants, catalyseurs, durcisseurs et compagnie.

Attention, Maurin et La Spesa savent très bien distinguer les trois cas de figures de l’utilisation de la mort des animaux en art contemporain :

Premièrement, le cas des animaux déjà morts : la mort de l’animal est préalable et indépendante de l’expérience artistique. Nombre d’entre eux sont trouvés au bord des routes, (geste du plat de la main pour signifier aplatis), ou en forêt, ou dans les décharges.

Deuxièmement, le cas des animaux que l’on tue pour l’œuvre : c’est le cas de la plupart des taxidermies artistiques, dont celles de Maurin et La Spesa, deux autruches pour la pièce Compression, 4 brebis pour Casting, etc.

Troisièmement, le cas des animaux tués par l’œuvre, ouf ! Cela ne nous concerne pas ici ! En tout cas pas encore !

Revenons au cas du petit cochon pendu :

La question se pose : est-il plus légitime de tuer un cochon pour faire du jambon que pour faire une œuvre ? C’est discutable ! … Oui !

Non seulement parce cela présuppose que la chair animale est une nécessité nutritionnelle de l’homme,

Ce qui n’est probablement pas le cas,

Mais aussi parce que cela relativise l’importance de l’art en présupposant là aussi qu’il ne peut pas être vital pour l’homme ??

Soyons sérieux ! Dans TOUS les cas, la chair des animaux sera consommée ! Par nous tous, ou quasiment !  Sans autre forme de procès !! De la chair de ce petit cochon, il n’est rien resté !

Dans ces conditions, le cochon, dont rien ne se perd, devient celui à qui l’on peut tout demander.

Souvenez-vous : Un petit cochon pendu au plafond, tirez-lui la queue il pondra des œufs, tirez-lui plus fort il donn’ra de l’or… Combien en voulez-vous ? Un ? Deux ? Trois ?

Cette comptine de notre enfance, entre dans la catégorie des formulettes d’élimination : On compte pour choisir une personne parmi d’autres personnes qui seront éliminées !

Exemple, trop d’artistes pour une résidence, on fait : Plouf Plouf, ce n’est pas toi qui seras sélectionné cette année. Tu sors ! On refait l’opération jusqu’à ce qu’on ait le compte. On pourrait aussi bien dire Ams tram gram ou Trou trou !!!

Du point de vue de l’enfance, ces comptines :

Absorption des usages et conditionnement au milieu, (je ne vois que ça…)… au même titre que les fadaises aberrantes Père Noël, l’apprentissage des formes civilisées du chantage, … La petite souris, l’apprentissage du système de l’argent,…  Une mise en évidence de valeurs guerrières consuméristes et mercantiles en guise d’initiation. Merci bien !  Et avec quelques monstres en prime pour nous inculquer la terreur de désobéir !

[Mais assez parlé de nos vécus individuels douloureux de la sauvagerie adulte !]

Ici, on nous apprend tout simplement à demander des trucs impossibles à une pauvre bête déjà bien assez utilisée comme ça !!! Et après on viendra nous reprocher d’être devenus avant tout des forcenés de l’exploitation, des exploiteurs de tout, de la forêt, des êtres vivants, des situations, qui pour la chair qui pour le travail forcé, qui pour l’affection ou… pour le sexe ! (ton d’épouvante) …

Du point de vue du petit cochon :

Savez-vous que pour manipuler un cochon, il faut lui mettre le museau vers le ciel ? Plutarque le savait !

Il parait que ça le déstabilise complètement car c’est dans la terre qu’il a ses repères et puise toutes les informations dont il a besoin. La voûte céleste est son inconnu, peut-être son aventure de la conscience à lui !

Toujours est-il qu’il est manifestement mal vu de se passer du ciel : il ou son engeance aurait dû s’en préoccuper avant : n’avaient-ils aucun sorcier aucun chamane ou autre diseur d’avenir pour attirer son attention sur le danger encouru par l’espèce ? Dès les premières comptines, il nous aurait repérés et aurait travaillé à se défendre ! Comment, je ne sais pas… peut-être sur le terrain des contes, d’imaginaire à imaginaire, ou mieux : sur le terrain de l’art : des espaces où tout se passe avant le réel ?

Ils n’ont rien fait : le cochon n’a cessé de passer pour un looser ! Un innocent, un inculte, dans le meilleur des cas, … et dans les pires, une bête à viande avariée, un impur, une caricature de l’homme indigne, etc.

La piètre image du cochon l’a tué !!! Même les cartoons n’ont pu rien y faire.

Bref, du point de vue du petit cochon donc :

Personne ne lui avait dit (et pourtant on le savait, hein !?) qu’il fallait demeurer essentiellement inutile ET inutilisable pour ne JAMAIS devenir une ressource …  humaine.

Ceci est une sculpture ! Oui !

Une  SFH : une sculpture figurative hyperréaliste… Parfaitement !

De ces hyperréalismes décomplexés d’aujourd’hui, sujets à suspicion esthétique, c’est clair !

Comme un moulage sur nature, sauf que la forme n’est pas prise en creux, comme une empreinte, mais la reconstruction du volume se fait de l’intérieur, comme on rembourre un coussin.

Au niveau des surfaces, on dit parfois traitement des surfaces, plus naturel tu meurs…

Et propre avec ça, … grâce aux produits chimiques modernes, il n’y a plus un grain d’organique là-dedans ! Pas la moindre mouche pour venir s’y frotter, elle en crèverait… Du tannage sur pied !

Serait-ce un monument, un monument aux morts par exemple… Un hommage aux innombrables petits cochons morts pour nourrir notre espèce depuis des siècles ?? Ou alors, mieux, un monument à la mort des illusions de notre enfance ??

Car non ! Même en tirant très fort sur la queue du petit cochon, nous n’aurons pas des œufs, nous n’aurons pas de l’or… Non.

Ni même une place dans cette résidence que nous avons ratée au début par le hasard de l’élimination du plouf plouf !!!

CAR, par ailleurs, on sait bien que la question du monument n’a cessé de hanter l’histoire de la sculpture, particulièrement dans l’une de ses caractéristiques essentielles : la glorification par la verticalité !

La glorification ? Passons…
La verticalité est bien là, elle est juste SUS-PEN-DUE !   Pourquoi ?

Parce que la suspension est une posture (d’ailleurs connue de l’art contemporain) digne d’intérêt, et ce dans plusieurs domaines.

Une fois n’est pas coutume, le corps échappe à la fatalité de l’attraction terrestre, délivré de son obligation de garder les pieds sur terre.

D’autre part comme dans l’arcane majeur du Tarot le Pendu, ce sont manifestement les autres qui sont à l’origine de cet accrochage, réalisé ici grâce à une magnifique sangle d’élevage, pardon, de levage -de belle facture et d’une couleur à la mode ecclésiastique…

On pense à une punition sociale, qui aurait pour conséquence immédiate l’impossible autodétermination du sujet et la suspension de sa maîtrise sur lui-même et ses actions… ça fait rêver, non ? Mais nous y reviendrons !

Enfin, il fallait bien pendre ce petit cochon pour pouvoir lui tirer la queue comme dans la chanson ; vous n’avez rien raté : à l’horizontale, il ressemblait à un gros rat !

Nous arrivons à l’élément plastique fictif de cette sculpture : la queue.

Cette déformation de la réalité, oui c’est une déformation !!, justifie à elle seule le mode hyperréaliste de cette pièce : les spécialistes le savent bien, la plupart des artistes n’utilisent le réel que pour mieux le détourner, tordus comme ils sont !

Une vraie queue de cochon n’est pas si longue, non ! Elle est de plus tirebouchonnée, encore que l’enroulement en spirale de la queue du cochon soit largement surestimé !

De toute façon si Maurin et La Spesa sont conscients que leur public n’est pas ou peu au courant de ces détails animaliers, ils sont de la même façon certains que cette pièce aurait eu un beau succès d’estime au salon de l’agriculture ou dans l’un de ces concours agricoles régionaux : des manifestations où l’on sait vivre, boire !

Cette queue est étirée en symbole de la manie qu’on a de trop tirer sur la corde, là ! Cette queue a exigé l’abattage d’un second petit cochon… de la chair de celui-ci non plus, rassurez-vous, il n’est rien resté !

Donc (et parcequ’il faut conclure…)  demandez et l’on vous donnera ! Paroles d’évangile ! Du même style que : Toquez et l’on vous ouvrira ! Cherchez et l’on vous trouvera !

Luc  Matthieu  Jérémie et les autres …  ! Sérieusement !   Demandez et l’on vous donnera ?

Encore faut-il être préalablement doté d’un certain pouvoir d’obtenir ! Si d’aventure on manque d’une pratique d’incantation efficace ; et si pardessus le marché on n’a pas de relations haut placées dans le monde, ni dans aucun autre, on a vite fait de retourner contre soi des désirs IN-SEN-SÉS à satisfaire !

Comment ? Quels désirs ? En dehors des désirs de consommation ordinaire ?

Mais la respectabilité : votre considération par exemple, votre reconnaissance de notre valeur, votre admiration pour notre résistance notre obstination, notre survivance (ben oui, on a été morts tout de même). Et ce besoin impérieux, avoué, chez Maurin et La Spesa, de remplacer nos êtres prosaïques et limités par nos esprits essentiels, créateurs, intemporels et universels, rendus à leur nature sauvage et instinctuelle …

On y épuisera sa vitalité et celle d’autrui, on se mettra à bout d’endurance, on s’exténuera dans l’action, dans la volonté de vaincre (et de convaincre), on se dépensera jusqu’à se perdre dans un Burn out syndrome, consumés par la hantise de nos ambitions et de nos déceptions, oublieux des rythmes de la nature et des rythmes nécessaires à l’art !

Il est temps d’exprimer ce supplice quotidien qu’est le combat contre la gravité, il est temps de révéler la lourde exigence que constitue cette aspiration même à la prise de hauteur, à travers la mise en place de toutes sortes de prothèses ascensionnelles (même les plus ridicules) !

Il est temps de se délivrer de cet état de guerre, et de se recentrer verticalement (sur notre propre colonne vertébrale), pour se plonger enfin dans l’ère du lâcher prise, dans l’ivresse du vide, tout à la découverte d’une vacance nouvelle … Laissant circuler l’air autour de son corps, passant mentalement d’une idée à l’autre, sans s’accrocher à aucune d’entre elles, sans effort d’approfondissement ni souci de cohérence.

Inspirons-expirons, d’abord profondément, puis de plus en plus subtilement, sans forcer, une prise d’air sans avidité, délicate, et une expiration généreuse, qui restitue, se dessaisit,…

Enfin suspendons notre souffle… et avec lui nos faims et nos soifs vertigineuses.

N’inspirons plus…

Attendons d’être… inspirés !

***

La suspension est une variante de l’échelle céleste : elle nous élève pratiquement en nous protégeant de toute velléité de domination.

On cesse de se torturer, on ne tire plus sur la corde…

Et pour s’élever, juste

On se pend !

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Pour « Keep in suspense », l’art-lavie-lamort, Part II /// 2010-2011/mnls

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A propos maurin et la spesa

couple d'artistes (arts plastiques et visuels) vivant en Languedoc-Roussillon
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